Dans cette rubrique, je parlerai notamment de la vie que j’ai connue avec Maman. J’Ă©voquerai aussi les deux familles que j’ai fondĂ©es, mais je resterai discret n’Ă©tant plus le seul concernĂ©. Si leurs membres veulent raconter leurs vies, y compris mes filles, ce n’est pas Ă  moi de le faire Ă  leur place.

C’est un besoin pour moi de faire remonter Ă  la surface des souvenirs enfouis par la vie. Si vous trouvez la chose indĂ©cente, je le comprends fort bien et ne vous en tiens aucune rancune. Passez sans Ă©tat d’âme aux autres rubriques.

Voici tout d’abord mon acte de naissance. Remarquez la signature de la dĂ©clarante. Il s’agit de Marie Hamon, sage femme, grand mère de Jacques et Paul Hamon, anciens condiciples. Remarquez aussi l’adresse de Maman : 26 rue de la mairie. Cette rue est maintenant rebaptisĂ©e « rue du val noble ». Ils ont dĂ» savoir que j’y avais habitĂ©. Suis-je drĂ´le, n’est-il pas ?

5 juillet d’après WikipĂ©dia

5 Juillet 1943 période de guerre

Le 21 Juin 1943, des résistants sont arrêtés à Caluire par la Gestapo. Jean Moulin, torturé lors de ses interrogatoires mourra, probablement le 8 Juillet, pendant son transfert vers Berlin.
La Feldkommandantur d’Alençon fonctionne Ă  peu près comme la justice française jusqu’Ă  ce que la Gestapo arrive au cours de l’Ă©tĂ© 1943 et fasse exĂ©cuter tous les rĂ©sistants arrĂŞtĂ©s. Pendant l’occupation, 38 personnes au moins auront Ă©tĂ© condamnĂ©es Ă  mort.
Les premiers bombardements sur Alençon furent le fait des allemands. Le 14 Juin 1940, la gare est prise pour cible. 12 avions y lâche 60 à 80 bombes qui détruisent le bâtiment et font 31 victimes.
Le 30 Avril 1944, le PrĂ©fet de l’Orne note que la recrudescence des bombardements sur les axes de communication laisse augurer d’un dĂ©barquement alliĂ©. Le 21 Mai quelques avions attaquent la gare.
Du 6 Juin au 11 Août 1944, Alençon subit une vingtaine de bombardements faisant près de 200 victimes. Le centre ville est moins touché que la périphérie : la gare plusieurs fois, Courteille également …
La Croix Rouge et la défense passive jouent un rôle important près des habitants et plusieurs membres sont victimes du devoir.
La ville d’Alençon, libĂ©rĂ©e par les troupes du GĂ©nĂ©ral Leclerc le 12 AoĂ»t 1944, sera citĂ©e Ă  l’ordre de l’ArmĂ©e avec attribution de la Croix de guerre.

Petite enfance

Ma petite enfance en Alençon, jusque vers mes 12 ans, s’est polarisĂ©e autour de deux lieux principaux :

  1. Le 26 rue de la Mairie, en face de la rue des granges, oĂą demeurait alors l’abbĂ© Jean Esnault, et point trop Ă©loignĂ© de l’Ă©glise Notre Dame,
  2. Place Marguerite de Lorraine, en face de l’Ă©glise Saint LĂ©onard et surtout très proche du Carmel, qui eut une grande importance pour moi, et tout particulièrement son chapelain de l’Ă©poque, le Chanoine Roncin, (voir « Mes professeurs de musique »).

Du 26 rue de la mairie, il ne me reste que des souvenirs Ă©pars que je trouve d’autant plus nĂ©cessaire de noter.
Nous habitions une petite maisonnette situĂ©e dans une rangĂ©e de constructions d’un mĂŞme style indĂ©terminable qui a Ă©tĂ© dĂ©molie au profit de la construction des immeubles Ă  balcons verts que vous voyez sur la photo.

Il parait que j’Ă©tais un beau bĂ©bĂ©. Je vous laisse juge. En tout cas je ne semblais pas mourir de faim. A l’Ă©poque, les appareils photo de qualitĂ© n’Ă©taient pas encore abordables financièrement. On faisait donc appel aux photographes professionnels.

En voici une autre du mĂŞme genre de DĂ©cembre 1946. J’Ă©tais-t-y pas beau avec mes frisettes ? Une vraie fille !

Revenons aux choses sérieuses. Je fus baptisé le 21 Juillet 1945 après avoir été ondoyé le 11 Septembre 1943. Il faut croire que la rue de la mairie faisait partie de la paroisse Saint Léonard.

Maman m’apprit certainement mes prières et m’enrĂ´la pour jeter des fleurs le jour de la FĂŞte-Dieu. Au vu de cette photo, je me souviens qu’en effet la scène se passait non loin de l’Ă©glise Saint LĂ©onard

Deux chocs émotionnels forts me restent de cette prime enfance, ma mémoire ne les a jamais effacés :

J’Ă©tais assis sur un petit banc sur le trottoir de la rue de la mairie. Un coup de tonnerre très fort et très brusque survint alors que rien ne le laissait prĂ©voir. Ni Ă©clair, ni grondement dans le ciel, ni gros nuage noir. Maman accourut pour me rentrer Ă  la maison. J’avais Ă©tĂ© bien choquĂ© et resterai toute ma vie allergique au bruit (sauf de l’orgue, of course).

A l’Ă©poque, je couchais encore dans le mĂŞme lit que Maman. Un soir, avant de nous endormir, nous nous disions des petits noms d’oiseaux. Sans le savoir, j’en utilisais un dont j’appris par la suite qu’il pouvait avoir une connotation très dĂ©sobligeante. Maman le prit très mal, me demanda si c’Ă©taient mes camarades qui m’avaient dit cela d’elle et me fit coucher dans la pièce Ă  cĂ´tĂ© oĂą je ne dormis pas de la nuit. Première expĂ©rience des difficultĂ©s de communication entre les hommes (?) et les femmes !

Autre souvenir de cette Ă©poque, l’Ă©glise Notre Dame. N’ayant pas encore rencontrĂ© le Chanoine Stanislas Roncin et jamais mis les doigts sur un clavier, je ne m’essayais pas alors aux orgues. Mais j’aidais le brave sacristain, Mr Lebrun, Ă  entretenir l’Ă©glise. J’essuyais souvent les stalles qui formaient l’arrière chĹ“ur. Plus tard, il me laissera jouer le petit clavier qui commandait les cloches pour l’Angelus.

Nous voila indirectement revenus Ă  la musique.
Maman fut certainement la première à déceler chez moi une prédilection pour cet art.

Je suis persuadĂ©, mais peut-ĂŞtre affabule-je, qu’elle m’avait emmenĂ© Ă©couter Marcel DuprĂ© Ă  l’inauguration de l’orgue de Notre Dame le 23 Avril 1950, après sa rĂ©fection (bien incomplète) par la maison Merklin de Lyon. J’ai conservĂ© une brochure publicitaire « La voix des orgues » Ă©ditĂ©e par cet Ă©tablissement et qui mentionnait dans ses dernières rĂ©alisations l’orgue de la « CathĂ©drale Notre-Dame » d’Alençon.

Maman chantait parfois des chansons. Je crois me souvenir des « Roses blanches » qui ont du faire pleurer dans bien des chaumières. Évidemment, elle m’apprenait plutĂ´t des chansons enfantines.

Elle m’avait fabriquĂ© un instrument de musique rudimentaire consistant en des Ă©lastiques tendus sur un plumier. Peu après, elle m’acheta une cithare oĂą l’on pouvait jouer sans connaĂ®tre la musique. Vous la voyez sur la photo ci-dessous. Elle m’avait aussi pourvu d’une flĂ»te Ă  bec.

Quand je fus plus grand, elle se priva pour me payer une guitare avec laquelle je m’accompagnais chantant le Père Duval ou des chansons profanes Ă  la mode, voire des negro-spirituals. Mais le public n’Ă©tait pas lĂ  et je reconnais que les cordes pincĂ©es pâtirent de ma prĂ©dilection pour les tuyaux.

Je dois dire que d’une façon gĂ©nĂ©rale Maman m’a quasiment tout appris des matières scolaires de base avant que je n’aille Ă  l’Ă©cole. Quand j’y suis arrivĂ©, je savais dĂ©jĂ  lire et compter. Je n’admettais pas la dĂ©monstration du directeur de l’Ă©cole Poisson sur la façon de se rappeler le nombre de jours des mois. En mettant les mains cĂ´te Ă  cĂ´te, je voyais toujours un trou entre Juillet et AoĂ»t. L’expĂ©rience avec cet Ă©tablissement tourna court.

Revers de la mĂ©daille, je n’avais pratiquement pas de contact avec des camarades de mon âge. Je me souviens ĂŞtre allĂ© jouer (avec qui ?) chez le Docteur Mutricy, peut-ĂŞtre une ou deux fois. Plusieurs fois, je suis allĂ© aussi chez le Docteur Spillman, rue de Bretagne, non seulement pour soigner mes otites, mais aussi pour jouer avec ses enfants que je rencontrais aussi par ailleurs, me semble-t-il.

Au bout de la rue des granges, il y avait un brocanteur oĂą j’allais emporter des vieux journaux et « Coeurs Vaillants » pour rĂ©cupĂ©rer quelques pièces. Non loin de lĂ  demeurait une femme de bien, qui s’appelait Zanotti, et qui proposa Ă  Maman que j’aille jouer avec sa fille « Françoise » (je crois). Je ne sais plus Ă  quelles sortes de jeux nous avons pu nous adonner, mais rien de compromettant en tout cas. Toujours est-il que l’expĂ©rience finit aussi assez rapidement.

Inutile de prĂ©ciser que ce n’est pas quand je serai plus tard aux sĂ©minaires de SĂ©ez, que je pourrai rattraper mon retard de contacts avec la gent fĂ©minine autre que ma mère et les religieuses de La Chapelle près SĂ©ez.

Je suis incapable de dater prĂ©cisĂ©ment le moment oĂą nous allâmes habiter en face de l’Ă©glise Saint LĂ©onard, place Marguerite de Lorraine.
Je ne suis pas certain non plus d’identifier sans aucun doute la maison dans laquelle nous demeurions. Il n’y avait pas alors toutes les devantures d’aujourd’hui. J’opterais pour l’immeuble le plus haut, dans l’un de ses trois Ă©tages, en tout cas pas le rez de chaussĂ©e.

Adolescence

Cette pĂ©riode coĂŻncida vraisemblablement avec celle de mon admission Ă  l’Ă©cole Saint François de Sales. J’ai conservĂ© 2 photos de classe.

De l’Ă©cole Saint François de Sales, je ne garde guère que le souvenir des jeux de billes un peu canailles auxquels se livraient certains de mes condisciples pendant les rĂ©crĂ©ations. Il faut dire qu’il ne fallait pas grand-chose en ce temps lĂ  pour m’offusquer. MĂŞme le jeu prĂ©fĂ©rĂ© qui consistait Ă  rĂ©pĂ©ter le plus vite possible « Pruneaux cuits, pruneaux crus » me scandalisait. Voyez le niveau de candeur !

L’annuaire des anciens Ă©lèves publiĂ© en mars 1987 ne comprend malheureusement aucun repère quant aux dates de scolaritĂ©. Les seuls noms qui me parlent encore : Marc Bernier, Xavier Bidard, Jean-Yves Gaubert, LoĂŻc Gicquel des Touches, Jean-Yves Jego, Mgr Roger Johan, Christian Louatron, Pierre Marpaud, Luc Meyer, Robert Ruffray, Olivier ThĂ©on, Guy Villette. Ce n’Ă©taient pas les mĂŞmes gĂ©nĂ©rations.

L’Ă©tĂ© 1953 constitua sĂ»rement un tournant important dans la vie de Maman et dans la mienne. Des prĂŞtres dont je ne suis pas certain de l’identitĂ© (mais je pense fortement Ă  Jean Esnault, peut-ĂŞtre Paul Queinnec ?) durent la convaincre qu’il serait bon pour moi que je sorte un peu de ses jupes, pour parler trivialement.

C’est ainsi que je fus inscrit au prĂ© sĂ©minaire de La Chapelle près SĂ©ez pour les deux annĂ©es correspondant Ă  la 7ème et la 6ème. Compte tenu de ce que je vais dire ensuite, j’ai presque honte de dire que ce furent pour moi dans cette nouvelle « Ă©cole » des annĂ©es heureuses.

Je trouvais des camarades qui, s’ils se moquaient un peu de mes blouses bleues et de mes Ă©ternelles culottes courtes, le faisaient gentiment. En Juin, aux jours les plus longs, nous faisions des parties de volley jusqu’Ă  11 h. du soir. Je m’entendais très bien avec le Père Alexandre Letellier. Et puis, je retrouvais Maman pour toutes les vacances scolaires. Elle venait me voir aussi de temps en temps. Quelques photos souvenirs.

Classes des abbés Albert Lévêque, Directeur, et Alexandre Letellier
Classe de l’abbĂ© LĂ©on Roussel

Le Père Alexandre Letellier nous faisait jouer des petites scènes pieuses.
Je me rappelais celle du martyr de Saint Tarcisius. Mais ma mĂ©moire voulait que ce soit moi qui ai jouĂ© le rĂ´le clĂ©. HĂ©las, cette photo me ramène Ă  la rĂ©alitĂ©. Je suis dĂ©solĂ© d’avoir oubliĂ© le nom du camarade qui jouait Tarcisius.

Ci-dessous, l’image rappelant la vie du Père LĂ©vĂŞque.
J’ignorais qu’après La Chapelle près SĂ©ez, il avait Ă©tĂ© SupĂ©rieur du petit sĂ©minaire de Flers.

Si au prĂ© sĂ©minaire tout se passait bien pour moi, j’ai le sentiment qu’Ă  Alençon il n’en Ă©tait pas de mĂŞme pour Maman. Nous n’avions jamais Ă©tĂ© sĂ©parĂ©s et elle devait se trouver dans une immense solitude.

Elle habitait encore place Marguerite de Lorraine. Je suppose qu’elle se rĂ©fugiait chez les sĹ“urs du Carmel tout proche

J’ai dĂ©jĂ  racontĂ© qu’elle m’avait fait servir la messe au Chanoine Stanislas Roncin, qui me mit le premier les doigts sur un harmonium (voir « Mes professeurs de musique« ), mais elle m’emmenait aussi chanter des petits NoĂ«ls au parloir des religieuses. Je me souviens du « Petit JĂ©sus, Sauveur adorable ». La SĹ“ur SupĂ©rieure m’Ă©crivait en 2010 que quelques religieuses âgĂ©es se souvenaient encore de moi. Elles sont maintenant parties, mais l’une d’elles me donna une image souvenir du jubilĂ© de rubis du Chanoine.

La lettre que ma grand-mère avait adressĂ©e Ă  Maman le 7 Mai 1954 est particulièrement Ă©mouvante pour moi. C’est la seule que je retrouvai dans ses affaires après sa mort. Comme si elle voulait rester sĂ»re que sa mère l’aimait et pensait Ă  elle. J’Ă©tais parti au prĂ© sĂ©minaire en Septembre 1953. Moins d’un an plus tard, elle s’isolait manifestement de plus en plus.

Les sĹ“urs du Carmel la soutinrent le plus possible, allant jusqu’Ă  faire les images de ma communion et organiser le repas, en tout petit comitĂ©, le jour de la fĂŞte.

Image souvenir de ma communion
Photo de communiant

Mais le plus difficile pour Maman restait malheureusement à venir, la période du petit séminaire de Séez.

On trouvera ici la photo des petits séminaristes de Séez et de leurs professeurs, ma première année, 1955-1956.

Avec l’identification des personnages, due je crois au Père Jean du Mesnil du Buisson, oh combien prĂ©cieuse !

Je mentionne tout de suite les professeurs que j’ai eus ensuite et qui ne figurent pas sur la photo prĂ©cĂ©dente.

Si ce n’Ă©tait l’Ă©tat de santĂ© de Maman, j’y reviendrai par la suite, mes premières annĂ©es au Petit SĂ©minaire de SĂ©ez furent assez heureuses. Les rĂ©sultats scolaires Ă©taient satisfaisants. En 1958 BEPC, en 1959 3ème mention de version grecque au concours gĂ©nĂ©ral de l’Institut Catholique de Paris, Ă  tel point que mon front Ă©tait parfois comme illuminĂ© d’un Ă©clair d’intelligence sous le regard sombre et dubitatif d’un condisciple mĂ©fiant (Lucien Gautier, n’est-il pas ?).

Par contre, du cĂ´tĂ© sportif, c’Ă©tait beaucoup moins performant. Jamais de ma vie je ne suis arrivĂ© Ă  monter jusqu’en haut d’une corde Ă  nĹ“uds, ni Ă  lancer le poids Ă  plus de 3 mètres … Seule la course de vitesse me convenait. On avait essayĂ© de m’enrĂ´ler dans l’Ă©quipe de foot qui s’entraĂ®nait près du pont de chemin de fer, route d’Argentan, mais n’ayant jamais compris ce qu’Ă©tait un hors jeu, je me rĂ©fugiai vite fait dans un arbre et me laissai aller sans doute Ă  quelques rĂŞveries.

Encore quelques souvenirs de nos chers professeurs, hier ou aujourd’hui.

Le Père Paul Ipcar dirigeant la chorale, mon premier « directeur de conscience »

Pour ceux qui s’intĂ©ressent Ă  l’histoire du petit sĂ©minaire de SĂ©es et aux souvenirs de ses anciens, je signale l’existence de l’Association des « Anciens du Petit SĂ©minaire de SĂ©es ».

Le Président en est Jean-Yves Jégo, 02 33 26 94 03,

dont le mail est jego.jean-yves@wanadoo.fr ,

et la mémoire vivante en était le Père Joseph Courteille qui est décédé le 19 Août 2020 et dont la messe de funérailles a été célébrée à Mantilly par Monseigneur Habert, évêque de Séez, le 24 Août 2020.

A l’occasion du Centenaire (1913 – 2013), un DVD double (de 4 Go chacun environ) a Ă©tĂ© Ă©ditĂ©.
Pour se le procurer, contacter Jean-Yves Jégo, Président (coordonnées ci-dessus).

Et pendant ce temps-là, Maman se morfondait à Alençon.

Je m’Ă©tais toujours demandĂ© pourquoi lorsque je rencontrais des condisciples du petit sĂ©minaire, la plupart me disaient qu’ils se rappelaient quand Maman venait me voir. Et pourquoi, me disais-je, les autres parents ne venaient-ils pas voir leur progĂ©niture ? L’explication pourtant Ă©vidente me fut donnĂ©e par Paul Moulin.
Nous ne retournions dans nos familles que pendant les vacances scolaires. Je ne sais pas pourquoi ma mĂ©moire avait effacĂ© ce « dĂ©tail » de l’histoire. Entre Alençon et SĂ©ez, il y avait le train alors que les autres familles n’avaient pas cet avantage pour se dĂ©placer. Maman utilisait donc la SNCF pour venir me voir de temps en temps. Elle se trouve sur la photo ci-contre (prise sans doute Ă  une date plus tardive en raison de ma taille et de son expression mĂ©fiante et craintive).

Ă€ une Ă©poque, elle m’avait achetĂ© un solex bleu et je faisais les 23 kilomètres qui sĂ©parent les deux villes. Je me rappelle d’un allez SĂ©es/Alençon particulièrement Ă©pique. Il avait fortement neigĂ©. La route Ă©tait complètement verglacĂ©e. Heureusement, je ne me souviens pas avoir rencontrĂ© un seul vĂ©hicule, ce qui d’ailleurs n’Ă©tait pas forcĂ©ment rassurant pour le cas oĂą il me serait arrivĂ© quelque chose. Je me rappelle que dans la descente de la cĂ´te de Saint Gervais du Perron (alors sans dĂ©viation), ça louvoyait grave et je n’en menais pas large. C’est sans doute Ă  la suite de cet Ă©pisode que le solex bleu disparut de mon existence.

Ă€ partir de 1957 environ, Maman avait commencĂ© une sĂ©rie d’errances rĂ©pĂ©tĂ©es.

Elle quitta Alençon pour ÉcouchĂ©. La photo ci-dessous est prise au fond du jardin. Je ne serais pas Ă©tonnĂ© que ce soit par l’entremise du Père Alexandre Letellier qu’elle ait trouvĂ© cette petite location rue Dodemans. Il avait, je crois, de la famille dans cette citĂ©. Je me rappelle qu’il vint nous voir et que nous prĂ®mes quelques photos. Je me souviens aussi avoir connu dans l’Ă©glise paroissiale d’ÉcouchĂ© la honte de ma vie. Il y avait des vĂŞpres le Dimanche après midi. Le curĂ© m’avait affublĂ© d’une aube et embauchĂ© pour l’assister dans la cĂ©rĂ©monie. Je frimais du haut de ma grandeur, jouant quasiment le maĂ®tre de cĂ©rĂ©monie. Mais le veau que Maman avait fait rĂ´tir dans son jus pour le repas du midi se rappela de façon fulgurante Ă  mon intestin et je fus obligĂ© de battre rapidement en retraite. Je ne crois pas avoir eu l’occasion de pavaner Ă  nouveau dans cette Ă©glise !

Ensuite Maman s’embarqua dans des changements très frĂ©quents de lieux de vie, et toujours autant que je m’en souvienne, dans des presbytères. Faisait-elle fonction d’aide au prĂŞtre pour arrondir ses fins de mois, ou mĂŞme seulement bĂ©nĂ©ficier d’un logement gratuit ? L’Ă©vĂŞchĂ© n’a pas d’archives Ă  ce sujet.

Je peux citer Les Tourailles oĂą il y avait un orgue qui fonctionnait plus ou moins bien, un bourg dans le Houlme, mais je ne sais plus lequel exactement, et aussi la paroisse Sainte ThĂ©rèse de Caen, dont le curĂ© Ă©tait alors l’abbĂ© Ernest Villain, facteur d’orgues amateur, qui laissait traĂ®ner des tuyaux Ă  la tribune de son Ă©glise et qui selon la toile avait construit plusieurs instruments dans la rĂ©gion. A noter que lorsque Emmanuel Foyer avait dit Ă  ses parents qu’il voulait devenir facteur d’orgues, ceux-ci l’avaient envoyĂ© en stage chez l’abbĂ© Villain. Heureusement pour lui, il a fait son chemin depuis et est devenu un facteur d’orgues hautement reconnu et grandement apprĂ©ciĂ© de tous.

En 1958, je crois, Maman revint habiter Ă  Alençon. Elle loua le premier Ă©tage de la maison ci-contre Ă  l’angle Ouest de la rue Cazault et du boulevard Lenoir-Dufresne.

En Juillet 1959, au sortir de la classe de seconde, j’avais Ă©tĂ© envoyĂ© comme moniteur Ă  la colonie de vacances organisĂ©e Ă  Saint Gervais les Bains, au pied du Mont Blanc, par le Chanoine Jehan Revert, maĂ®tre de chapelle de Notre Dame de Paris et directeur de la MaĂ®trise et de son Ă©cole.
Au retour de cette colonie, me rĂ©jouissant de revoir Maman, je fus accueilli par la propriĂ©taire de la maison qui me dit en substance : « Mon pauvre petit, votre Maman a essayĂ© de se suicider, elle est montĂ©e sur le toit et voulait se lancer dans le vide. Les pompiers ont rĂ©ussi Ă  l’en empĂŞcher. Elle a Ă©tĂ© emmenĂ©e Ă  l’asile psychiatrique. Vous pouvez aller voir la religieuse directrice de l’Ă©tablissement ».

Le Centre psychothĂ©rapique d’Alençon, comme on dit maintenant, avait Ă©tĂ© fondĂ© par Soeur Anne Marie Javouhey. Cette sainte femme, nĂ©e en 1779, s’Ă©tait consacrĂ©e Ă  Dieu lors d’une messe clandestine en pleine rĂ©volution. En 1807, elle avait fondĂ© Ă  Chalon sur SaĂ´ne une congrĂ©gation placĂ©e sous le patronage de Saint Joseph pour s’occuper des enfants pauvres. Elle s’installa ensuite Ă  Cluny dans un ancien monastère rachetĂ© par son père. Avant de partir en Guyane en 1828, elle passa par Alençon et fut frappĂ©e par le triste Ă©tat du « dĂ©pĂ´t de mendicitĂ© ». Les malheureux privĂ©s de l’usage de la raison Ă©taient laissĂ©s par leurs concitoyens dans un Ă©tat d’abjection n’ayant presque plus rien d’humain. Elle rĂ©organisera le « centre de mendicitĂ© » qui deviendra le Centre psychothĂ©rapique. Elle reviendra en mĂ©tropole en 1833, mourra Ă  Paris en 1851 et sera bĂ©atifiĂ©e par Pie XII en 1950. Depuis 1951, une rue d’Alençon porte son nom.

3 000 sœurs de sa congrégation sont encore actives sur les 5 continents.

La Mère SupĂ©rieure de l’hĂ´pital psychiatrique me reçut fort gentiment. Elle m’informa sur l’Ă©tat de santĂ© de Maman. Je n’Ă©tais Ă©videmment pas en mesure de bien comprendre et rĂ©aliser la situation. Il fut question d’Ă©lectrochocs et de psychotropes, qu’on devait appeler autrement Ă  l’Ă©poque. S’agissant des Ă©lectrochocs, leur technique s’est beaucoup amĂ©liorĂ©e depuis quelques annĂ©es et l’IRM a mĂŞme permis de constater de visu leurs effets dans le cerveau. Quant aux psychotropes, surtout lorsqu’ils Ă©taient employĂ©s Ă  haute dose, ils visaient Ă  modifier l’activitĂ© mentale.

Elle m’indiqua aussi les dispositions pratiques qui avaient Ă©tĂ© prises pour ce qui me concernait personnellement. Je ne suis pas d’accord avec l’Ă©glise catholique sur certains points, et notamment sur sa rigiditĂ© par rapport aux cĂ©libataires Ă©pousant des hommes divorcĂ©s et qui se trouvent manu militari Ă©cartĂ©es des sacrements. Mais je lui reconnais la richesse de l’Ă©ducation que j’ai reçue, mĂŞme si elle comportait lĂ  aussi certaines tares. Cependant les professeurs des sĂ©minaires Ă©taient quasiment toujours des gens plus qu’honorables. Par contre, je ne serai jamais assez dithyrambique sur l’humanitĂ©, la charitĂ©, la bienveillance, la solidaritĂ©, dont les reprĂ©sentants de l’Ă©glise ont fait preuve Ă  mon Ă©gard dans les moments difficiles que j’ai connus lors de l’hospitalisation de Maman. Je pense tout d’abord aux sĹ“urs de la congrĂ©gation Anne Marie Javouhey et en particulier Ă  leur SupĂ©rieure. Lorsqu’il le fallut les meubles de Maman furent entreposĂ©s dans un garde-meuble, je crois que c’Ă©tait rue Eugène Lecointre. Sensation particulière de ne plus avoir ni mère (provisoirement), ni chez soi ! Je pense aussi aux prĂŞtres du sĂ©minaire qui s’occupèrent de moi pendant les vacances :

  • Le Père Trottier qui essaya, mais sans grand succès je crois, de me faire nettoyer les vitres du dortoir,
  • Le Père Bignon qui m’emmena Ă  un mariage Ă  Sainte Gauburge pour jouer de l’orgue (le « Carillon » de Vierne !) et Ă  l’inhumation d’un très proche parent du Père Jean du Mesnil du Buisson,
  • Ceux dont je ne connais mĂŞme pas l’identitĂ© qui m’organisèrent des sĂ©jours Ă  La Chapelle Montligeon (je me rappelle surtout d’un prĂŞtre savant qui m’initiait au billard) ou au presbytère de La FertĂ© MacĂ© (je me souviens très bien que j’allais jouer de l’orgue et qu’il y avait Ă  la tribune des partitions d’une dame Graslin).

Pardon pour tous ceux que j’ignore ou que j’oublie. Merci Ă  tous ceux qui m’ont aidĂ© dans ces jours difficiles.

EntrĂ©e au Centre PsychothĂ©rapique d’Alençon en Juillet 1959, Maman en ressortit en Juin 1960.

En Septembre 1960, j’entrai en classe de terminale avec le Père Michel Davoust en philosophie. Celui-ci dĂ©cela rapidement que je n’allais pas très bien et conseilla au Père Peigney, SupĂ©rieur du sĂ©minaire, de me faire rencontrer Ă  Paris un disciple de Jung. Ils tenaient beaucoup apparemment Ă  cette filiation.

Carl Gustav Jung

Malheureusement, cela ne suffira pas pour me faire rĂ©ussir le baccalaurĂ©at oĂą j’Ă©chouai lamentablement, mĂŞme après rattrapage et au grand dam du Père Michel Davoust. A l’Ă©poque, je culpabilisais en attribuant cet Ă©chec Ă  mon manque d’application ou Ă  mes Ă©mois d’adolescent. Ce n’est qu’en Ă©crivant ces lignes que je rĂ©alise combien je pouvais aussi ĂŞtre Ă©prouvĂ© par l’adversitĂ© qui me tombait sur le dos.

Maman Ă©tait fondamentalement très croyante. Je suppose que c’est pendant l’Ă©tĂ© 1960 que nous allâmes faire un pèlerinage Ă  Lourdes. Ce fut Ă©videmment pour moi une dĂ©couverte, sans pour autant constituer une vĂ©ritable illumination ! Ce mĂ©lange de piĂ©tĂ© et de fric me rĂ©vulsait plutĂ´t. Bien entendu, je fis sans doute maintes prières pour que Maman retrouve la santĂ©. Il me semble mĂŞme qu’elle manifesta l’intention de faire le chemin de croix, mais je ne suis pas certain qu’elle le gravit effectivement.

Les grâces que l’on demande ne sont pas toujours celles qu’on obtient. J’ai l’impression qu’elle retrouva une certaine sĂ©rĂ©nitĂ©. Mais de guĂ©rison radicale, malheureusement pas.

Lorsqu’elle Ă©tait sortie de l’hĂ´pital en Juin 1960, les SĹ“urs d’Anne Marie Javouhey avaient fait revenir les meubles de Maman dans une maison qui fait l’angle de la rue Jullien et de la rue Anne Marie Javouhey. L’aumĂ´nier de l’hĂ´pital occupait le rez de chaussĂ©e et nous logions au premier Ă©tage. Je me souviens très bien de la disposition du logement, ce qui est loin d’ĂŞtre le cas pour les autres habitations que nous avons eues Ă  Alençon ou ailleurs.
Lorsque Maman dut retourner Ă  l’hĂ´pital, le logement nous fut conservĂ© dans l’espoir sans doute d’une sortie dĂ©finitive. Je me rappelle très bien que lorsque j’Ă©tais seul, je m’endormais le soir en Ă©coutant sur France Inter l’Ă©mission tardive de jazz de Frank TĂ©not et Daniel Filipacchi. Est-ce lĂ  que j’ai acquis l’amour du rythme ?

L’aumĂ´nier de l’hĂ´pital Ă©tait un saint prĂŞtre très Ă©rudit, Doyen Honoraire, Officier d’AcadĂ©mie, Vice-prĂ©sident de la « SociĂ©tĂ© Historique et ArchĂ©ologique de l’Orne » : LĂ©on Tabourier. Il Ă©crivit de nombreux ouvrages que vous trouvez sur le site suivant en cliquant sur « French » : http://orlabs.oclc.org/identities/viaf-204027097.

Il me fit cadeau d’une Bible ancienne en six volumes, reliĂ©e cuir, datant de 1856, et qui lui venait d’un abbĂ© A L’HĂ©rĂ©teyre, qui avait Ă©tĂ© curĂ© de Bellou sur Huisne, puis de Moulins la Marche, et avait fait partie de la « SociĂ©tĂ© Percheronne d’histoire et d’archĂ©ologie » qui fonda en 1901 la « SociĂ©tĂ© ArchĂ©ologique du Perche ».

Rien que des gens très savants. Le petit sĂ©minariste que j’Ă©tais Ă©tait très fier de cet hĂ©ritage.

Parmi les ouvrages que LĂ©on Tabourier avait Ă©crits, deux m’intĂ©ressaient particulièrement. J’en fis l’acquisition rĂ©cemment sur Internet grâce aux sites vendant des livres rares ou Ă©puisĂ©s. Il faut taper le titre exact du livre.

La plaquette sur Notre Dame d’Alençon (1952-1953) est vraiment très intĂ©ressante, mĂŞme si elle n’est pas Ă  jour des travaux qui y furent faits plus tard, ni de son Ă©rection en Basilique mineure.

Dans ma jeunesse, j’avais toujours entendu parler de la « CathĂ©drale » Notre Dame d’Alençon. LĂ©on Tabourier explique très bien que l’Ă©difice ne mĂ©rite pas vraiment cette appellation. Il eĂ»t fallu qu’elle possĂ©dât le siège (ou « cathèdre ») de l’Ă©vĂŞque. Par contre, Ă  deux reprises elle joua le rĂ´le de CathĂ©drale, grâce au sacre de deux Ă©vĂŞques : Mgr LĂ©onard de Matignon, Ă©vĂŞque de Coutances, le 9 Octobre 1963 par Mgr François de PĂ©ricard, et Mgr Marcel Grandin, vicaire apostolique de l’Oubangui-Chari, le 18 Janvier 1938 par Mgr Octave Pasquet. LĂ©on Tabourier rĂ©sume la construction de l’Ă©difice et dĂ©taille ses richesses artistiques : nef, portail, chapelles, chaire, autel principal, buffet d’orgues, vitraux, peintures, statutaires, …

Le livre qu’il intitula « Trois siècles de Vie lĂ©vitique – Le Grand SĂ©minaire de SĂ©es » est Ă©galement instructif. Son objectif vise Ă  rappeler au diocèse les 3 siècles de sacrifices moraux et matĂ©riels dĂ©jĂ  consentis pour assurer Ă  la famille sagienne « sa cellule vitale, un Grand SĂ©minaire ».

Le livre imprimĂ© en 1953 s’arrĂŞte pratiquement Ă  la consĂ©cration, le 17 Juillet 1945, par Mgr Octave Pasquet, de la chapelle du nouveau Grand SĂ©minaire que les gens de notre gĂ©nĂ©ration ont connu. L’Ă©tat de l’Ă©difice avant l’occupation allemande est prĂ©cisĂ©ment dĂ©crit : l’entrĂ©e, le cloĂ®tre, la chapelle avec ses peintures murales, ses verrières, ses stalles, l’autel, le tabernacle, la tribune et son orgue offert par M. Georges Roulleaux-Dugage, ancien dĂ©putĂ©, le musĂ©e diocĂ©sain, la grande bibliothèque, le grand rĂ©fectoire …

En DĂ©cembre 1960, Maman dut rĂ©intĂ©grer le Centre psychothĂ©rapique. Manifestement, elle n’Ă©tait pas redevenue apte Ă  affronter la vie quotidienne. Elle touchera une pension d’invaliditĂ© a/c du 1er AoĂ»t 1962.

Comme je l’ai dĂ©jĂ  dit, j’avais ratĂ© lamentablement mon bac en 1960. Je redoublai donc la terminale avec le Père Olivier ThĂ©on comme professeur de philosophie. Je n’ai jamais connu une telle intelligence Ă  la fois de finesse et de largeur d’esprit. Ses cours d’histoire de la philosophie, de logique, de morale gĂ©nĂ©rale et appliquĂ©e, d’esthĂ©tique constituent pour moi des condensĂ©s de la « culture gĂ©nĂ©rale » qu’un « esprit bien nĂ© » de notre Ă©poque doit connaĂ®tre pour comprendre le monde. Bien entendu, je ne mĂ©connais pas les dĂ©couvertes plus rĂ©centes qui ont aussi changĂ© le monde, je citerais pèle-mĂŞle : l’informatique, l’Internet, l’Ă©cole de Palo Alto, les sciences de la communication, tous les domaines scientifiques … et j’ai conscience d’ĂŞtre ridicule en en omettant beaucoup …

Toujours est-il qu’en 1962, je rĂ©ussis Ă  dĂ©crocher le fameux bac. Merci Ă  tous ceux qui se sont donnĂ© du mal pour que j’y arrive enfin.

Je ne sais plus du tout ce que je faisais pendant l’Ă©tĂ© 1962. Mais lorsque ma grand’mère mourut chez les Petites SĹ“urs des Pauvres d’Alençon le 14 Juillet 1962, Maman ne me prĂ©vint pas.
J’ai dĂ©jĂ  racontĂ© dans le dossier « Origines » de mes « Rubriques personnelles » que Maman avait tellement peur de ses frères et sĹ“urs qu’elle s’Ă©tait cachĂ©e Ă  la tribune lors de la messe des obsèques.
Je ne peux pas lui en vouloir de ces peurs maladives, sans doute d’ailleurs au moins partiellement justifiĂ©es.
En Septembre 1962, je rentrai au Grand Séminaire de Séez.

Le Père Roullin, qui fut mon « directeur de conscience » pendant tout le Grand SĂ©minaire, avait acceptĂ© Ă  la demande de ceux qui veillaient sur moi (?) que les meubles de Maman soient entreposĂ©s dans les greniers de l’Ă©tablissement. Sauf erreur, ils y restèrent non seulement pendant tout mon Grand SĂ©minaire et son appendice Ă  La Chapelle près SĂ©ez, mais aussi pendant mon voyage en Allemagne ainsi que tout mon service militaire au Tchad et mon temps de travail Ă  l’Ă©cole Bignon de Mortagne. Je les rĂ©cupĂ©rerai seulement pour mon premier mariage en Juillet 1966. Pratiquement 7 ans de gardiennage gratuit, ce n’est pas frĂ©quent ! Merci encore !

De ma première annĂ©e de Grand SĂ©minaire, je ne garde que peu de souvenirs. Ce n’est pas bien, mais je me rappelle surtout de l’orgue qui n’Ă©tait pas d’une qualitĂ© extraordinaire. Il Ă©tait entretenu par Roger Lambert tout Ă  fait conscient qu’il ne pouvait pas faire de miracles. Il y fait allusion au dĂ©but de ses mĂ©moires « Tournevis et accordoirs ». « La maison CavaillĂ© Ă©tait en perdition larvĂ©e et avait dĂ©marrĂ© un système Ă©lectrique vouĂ© aux pannes incessantes ». Son frère Henri lui racontait : « Quand on livrait un de ces malheureux binious, on faisait tout pour qu’il puisse marcher un peu, le temps d’aller Ă  la gare oĂą on se cachait derrière les banquettes, de peur de voir arriver le client ». Mais il faut croire que l’entretien de Roger Lambert servait quand mĂŞme Ă  quelque chose pour les offices et l’entraĂ®nement des apprentis organistes.

DĂ©cidĂ©ment cette pĂ©riode Ă©tait pour moi dĂ©finitivement placĂ©e sous le signe de l’orgue. Grâce au Père Queinnec qui en eut certainement l’idĂ©e, mit en place le financement et me prĂŞta sa soutane (voir « Mes AcadĂ©mies d’orgue »), je pus participer Ă  la deuxième AcadĂ©mie d’Orgue animĂ©e en Juillet 1963 par Pierre Cochereau, RenĂ© Saorgin et Marcel PrĂ©vost sur l’orgue baroque français Ă  Saint Maximin de Provence. Ce fut pour moi une chance incroyable. On n’en Ă©tait qu’au dĂ©but du renouveau de l’orgue baroque. Monsieur TrouvĂ© m’avait initiĂ© comme beaucoup d’autres aux messes de Couperin et aux suites de ClĂ©rambault. Mais bĂ©nĂ©ficier des dernières dĂ©couvertes en matière d’interprĂ©tation de cette musique fut pour moi primordial et ne put que m’inciter Ă  poursuivre dans cette voie de la recherche de l’authenticitĂ© de l’interprĂ©tation.

Je rentrai en seconde annĂ©e de Grand SĂ©minaire en Septembre 1963. Mais Ă  la fin du 1er trimestre, le Père Roullin me fit comprendre qu’il ne ressentait pas vraiment chez moi la vocation sacerdotale. Aussi fut-il dĂ©cidĂ© qu’Ă  partir de Janvier, j’irais faire fonction de surveillant Ă  l’Institut Saint Joseph de La Chapelle près SĂ©ez jusqu’en Juin 1964. Des collègues du Grand SĂ©minaire se dĂ©vouèrent pour me faire des doubles des cours, mais je leur avoue aujourd’hui Ă  ma grande honte, que je n’en fis pas un usage immodĂ©rĂ©. Mille pardons. Mon esprit Ă©tait ailleurs. Je ne sais pas trop Ă  quoi d’ailleurs. Et de toute façon, la perspective du service militaire approchait.

Mais l’Ă©tĂ© 1964 fut en bonne partie occupĂ© par une expĂ©dition en Allemagne. Je ne sais trop qui avait pris l’initiative, mais l’abbĂ© Bazin, curĂ© de La Chapelle près SĂ©ez, avait des amis en Allemagne et il allait les voir rĂ©gulièrement. Cette annĂ©e lĂ , il emmena deux (ex ?) sĂ©minaristes avec lui, Serge Richer et moi.
Je n’aurais personnellement conservĂ© de la chose qu’un souvenir très vague. Je ne sais pas pourquoi par exemple je m’Ă©tais mis en tĂŞte que von Papen Ă©tait un hitlĂ©rien, alors qu’il avait en fait Ă©tĂ© Ă©cartĂ© du pouvoir par Hitler.

Heureusement, l’ami Serge Richer, dĂ©cĂ©dĂ© le 14 Juin 2019 et inhumĂ© Ă  St Gervais du Perron le 20 Juin, Ă©tait un historien dans l’âme et il fit de notre expĂ©dition un rĂ©cit très prĂ©cis et dĂ©taillĂ©, jour par jour.
13 Juillet : parti de La Chapelle près Séez à 2 h 20 du matin, le conducteur, harassé, atteint Strasbourg à 22 h.
14 Juillet : matinée à Strasbourg, passage de la frontière à 16 h 15, arrivée à Rastatt chez Frau Morath à 18 h 30, je logerai chez le Recteur et Serge chez des religieuses.

Le journal de l’expĂ©dition fait cinq pages. Encore a-t-il Ă©tĂ© selon Serge « un peu expurgĂ© ». Un petit rĂ©sumĂ© :
18 Juillet : promenade en ForĂŞt Noire,
19 Juillet après-midi : nous allons voir le vicaire de Karlsruhe, je me « jette sur l’orgue », quant Ă  Serge « c’est la 1ère fois qu’ (il) touche Ă  un orgue »,
20 et 21 Juillet : promenades dans Rastatt,
23 Juillet : expĂ©dition Ă  pied avec Serge vers le « Schloss Favorite », son beau parc, ses cygnes,
24 Juillet : Ă  7 h 15, Bundesbahn pour Achern, puis bus pour Erlendab, le matin, montĂ©e du Hornisgrinde, mais seul Serge ira jusqu’en haut, l’après-midi, visite Ă  Franz von Papen qui nous offre un thĂ©,
25 Juillet : courses Ă  Karlsruhe, le complet achetĂ© par l’abbĂ© Bazin ne lui plaĂ®t pas beaucoup,

26 Juillet : Frau Morath est absente, nous faisons de la musique chez elle et mettons son lit en portefeuille,

27 Juillet : on va chercher Frau Morath (ci-contre) Ă  la gare, « temps très lourd, on n’est pas courageux sauf (moi) au piano »,

28 Juillet : le Recteur Ă©tant parti, je rejoins Serge chez les religieuses, l’abbĂ© Bazin tombe malade,
30 Juillet : l’abbĂ© Bazin va mieux et donne une ultime leçon de conduite Ă  Frau Morath,
31 Juillet : Frau Morath rĂ©ussit le permis de conduire, on fĂŞte ça l’après midi : chants, discours, « champagne »,
1er AoĂ»t : Frau Morath nous emmène voir le film « Le Cardinal », Ă  l’apparition de Hitler, gros silence dans la salle, puis gros Ă©clat de rire, (dans la rĂ©gion, Hitler avait Ă©tĂ© reçu avec des tomates),
2 Août : départ pour Bülhertal,
4 Août : adieux aux soeurs, départ de Rastatt à 11 h, déjeuner à Strasbourg que nous quittons à 16h,
5 Août : toujours sur la route, essai infructueux de repos près de Chartres, arrivée à Alençon à 8 h.
Merci Ă  l’abbĂ© Bazin, Ă  Serge Richer et Ă  tous ceux qui nous ont si bien reçus et accueillis.

Puis vint le temps du service militaire que j’effectuai au Tchad au titre de la CoopĂ©ration

Ajourné en 1963, incorporé en Septembre 1964
Libéré le 1er Janvier 1966

Ce que ne disent pas les documents ci-dessus, c’est que si je fus « ajournĂ© » en 1963, ce fut pour « insuffisance pondĂ©rale ». Aussi incroyable que cela puisse paraĂ®tre Ă  ceux qui me connaissent aujourd’hui, c’est pourtant vrai. Il suffit d’ailleurs de vĂ©rifier sur les pages qui prĂ©cèdent que j’Ă©tais sans conteste beaucoup moins ventru que maintenant.
Après un mois de classes Ă  Vannes (faut c’qui faut, coopĂ©ration ou pas !), le Ministère de la CoopĂ©ration Ă  Fort-Lamy prit livraison de moi le 1er Octobre 1964. Je fus hĂ©bergĂ© très peu de temps chez les jĂ©suites de cette ville. Mais il me fallut, pour rejoindre Fort- Archambault oĂą j’Ă©tais affectĂ©, prendre un affreux coucou qui me brinquebala tant bien que mal jusqu’Ă  bon port.

A Fort-Archambault, je dus enseigner le français et le latin aux petits noirs des 6ème et 5ème du collège/sĂ©minaire Charles Lwanga, tenu par des jĂ©suites. Curieuse rencontre du destin, quelques annĂ©es plus tard, le Père Jean du Mesnil du Buisson fut lui aussi hĂ©bergĂ© au mĂŞme collège, mais je crois que c’Ă©tait comme prĂŞtre de la paroisse.
Quelques photos du temps que j’ai connu.

Quels souvenirs me restent-ils aujourd’hui de cette pĂ©riode ?

  • La soif d’apprendre des Ă©lèves africains, certains Ă©taient très douĂ©s, en particulier celui qui m’avait donnĂ© lors de mon dĂ©part la tĂŞte sculptĂ©e que j’ai gardĂ©e toute ma vie. Je lui avais promis des partitions d’orgue et ne lui ai jamais envoyĂ©es. La base de la statue porte le nom de N’GAH. J’ignore si c’Ă©tait son nom. S’il lit ces lignes et se reconnaĂ®t, qu’il n’hĂ©site pas Ă  me contacter.
  • Pour la petite histoire, un autre Ă©lève m’avait proposĂ© sa soeur comme cadeau de dĂ©part. J’avais dĂ©clinĂ© l’offre.
  • Le permis de conduire oĂą l’instructeur noir me fit faire quatre marches arrière que je ratai somptueusement et me donna quand mĂŞme le permis.
  • Les jeunes apprentis jĂ©suites qui faisaient leur noviciat et qui tous Ă©taient super brillants; j’ai en mĂ©moire l’un d’eux qui grattait le sol dans le nord du Tchad.
  • Le frère italien qui faisait la cuisine et qui voulait qu’après le service militaire je parte au Liban comme organiste Ă  l’UniversitĂ© de Beyrouth.

La fin de l’annĂ©e scolaire 1964-1965 Ă©tant finie, je rentrai en mĂ©tropole et fus affectĂ© Ă  la CA du 1er RIMA, caserne du Roc Ă  Granville.
J’ai dĂ©jĂ  avouĂ© que le temps que je passais comme assistant de secrĂ©tariat du Capitaine Ă©tait surtout consacrĂ© Ă  la retranscription sommaire de ce que j’avais engrangĂ© Ă  l’AcadĂ©mie d’orgue de St Maximin de Provence.
Je me rappelle avoir touchĂ© l’orgue de Notre Dame du Roc, mais il ne m’a pas laissĂ© un souvenir impĂ©rissable, et de toute façon, je n’avais pas de partitions Ă  l’Ă©poque.

Constatant la quantitĂ© et le sĂ©rieux du travail fourni, on me dĂ©tacha Ă  compter du 27 Octobre 1965 Ă  l’Ă©tat major de la 9ème Brigade de Saint Malo. AffectĂ© Ă  la Chancellerie, ma mission de confiance consistait Ă  plastifier la couverture des dossiers des Officiers.
Enfin, je serai « libĂ©rĂ© » du service militaire le 1er Janvier 1966.

Suite de la saga dans la rubrique Vie personnelle et familiale de 1966 Ă  1985.

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