Dans sa grande sagesse, Gilles Cantagrel consacre, avec l’aide précieuse de Susan Landale et de David Eben qu’il remercie chaleureusement, plusieurs pages de la dernière édition de son « Guide de la Musique d’orgue » (Fayard) à cet immense musicien beaucoup trop peu connu et joué en France.

Pourquoi cette impéritie ? Peut-être parce que Petr Eben n’était pas un organiste comme les autres et répondant à nos habitudes hexagonales. Il est réputé pour ses improvisations, mais n’est pas attaché à une tribune. Il joue magnifiquement ses propres œuvres parfois redoutablement difficiles, mais n’interprète que rarement celles des autres. Ceux qui en France se trouveraient dans des situations quasi semblables resteraient un peu marginaux dans les milieux organistiques, même s’ils étaient capables, ce qui n’est pas toujours le cas, de jouer leurs propres œuvres. Alors que nous avons ici un compositeur de toute première classe, et pas seulement dans le monde de l’orgue d’ailleurs.

Que dire après le « Guide de la Musique d’Orgue » qui consacre à Petr Eben une place digne de son immense talent ? Tout a été dit et bien dit.

J’apporte néanmoins ma petite pierre à l’édifice en espérant contribuer à attirer l’attention, de ma modeste tribune, sur un organiste tchèque chez qui tout confine au génie musical et à une inspiration religieuse quasi miraculeuse. Si un seul organiste découvrait grâce à moi Petr Eben, se procurait sa musique et la jouait, mon but serait atteint.

Un lien particulier avec la région où j’habite : le fils de Petr Eben, David Eben, a créé en 1987 la Schola Gregoriana Pragensis, ensemble spécialisé dans la musique du Moyen-âge et anime régulièrement avec Charles Barbier des stages de chant grégorien organisés à Rânes par Jean Marie Godard. Voir le site www.gregoranes.fr

Biographie

Né à Zamberk (Bohême) le 22 Janvier 1929, Petr Eben se révéla particulièrement doué et précoce. Il jouait du clavier à 6 ans et écrivait sa première oeuvre à 10 ans. Sa famille était très musicienne, il jouait du violoncelle, son père du violon et son frère du piano. Au début de la guerre, il touchait l’orgue de Ceský Krumlov, mais ses pieds n’atteignaient pas le pédalier !
Sa famille pratiquait la religion catholique, mais son père étant d’origine juive, il fut interné à Buchenwald à 14 ans, en 1943. Ces années de camp renforcèrent sa foi et sa maturité. Il raconta souvent se revoir dans la salle de douche, tenant par la main son frère aîné et s’attendant à être gazé. Ce moment marquera tout le reste de sa vie et renforcera sa foi et sa maturité spirituelle.
On ne peut s’empêcher de faire le parallèle avec Messiaen qui subit lui-même des moments semblables et dont la foi et l’appétence pour l’orgue, instrument spirituel par excellence, sous-tendent également l’oeuvre.

Ayant grâce à Dieu survécu à Buchenwald, il reprend des cours du musique et s’inscrit dans la classe de composition de l’Académie de Prague pour en sortir diplômé en 1954. Dès 1955, il enseigne l’histoire de la musique à l’Université Charles de Prague et, refusant de s’inscrire au Parti Communiste et continuant d’aller ouvertement à l’église, y restera jusqu’en 1990. Cette période est musicalement pour lui très féconde. Il réussit d’ailleurs à nouer des liens avec l’étranger : Grande Bretagne, Jérusalem, Vienne, France, Pays-Bas…

La reconnaissance nationale viendra surtout avec la révolution de Velours. En 1989, il obtiendra d’ailleurs la Présidence du Printemps de Prague et recevra en 2002 la médaille du mérite ainsi que d’autres marques d’honneur, et non des moindres.

Malgré une fin de vie amoindrie par un AVC, il continua à composer pour l’orgue ou les chœurs et s’éteignit le
25 Octobre 2007, laissant le monde de l’orgue orphelin mais aussi spirituellement héritier.

ŒUVRES pour orgue seul

Laissez moi vous parler des œuvres que je connais et que je joue en tout ou partie.

La Musique dominicale, qui signifie que c’est une oeuvre de célébration, est une symphonie en 4 mouvements : « Fantasia I », « Fantasia II », « Moto ostinato » et « Finale ». A l’époque, les concerts dans les églises n’étaient que très peu autorisés. Mais Petr Eben éprouvait le besoin d’écrire pour l’orgue, même si sa composition devait dormir dans les tiroirs, ce qui fut loin d’être le cas puisqu’elle devint rapidement sa composition la plus jouée !
La Fantaisie I adapte de manière très concentrée le thème grégorien de l' »Ite, Missa est ». La Fantaisie II exploite deux thèmes qui ressemblent à du plain-chant.
Le Moto Ostinato se distingue par un rythme marqué tout au long du mouvement. Il évoque les guerres et les luttes qui parcourent l’humanité. Un nouveau thème, écrit sur le même rythme, est énoncé alternativement au dessus et au pédalier.
Le Final adopte la forme Sonate et appelle les hommes à lutter ensemble pour le bien de l’humanité. Il cite pianissimo le thème du Kyrie et, à la fin, en chant de victoire, le Salve Regina.

La Petite Partita sur le choral « O Jesu, all mein Leben » est une oeuvre plus abordable, telle que lui en réclamaient des organistes : Thema, Agitato molto, Poco moderato, Allegretto, Risoluto et Allegro.

Les Versetti avaient été conçus à l’origine pour servir d’interludes d’orgue à la Missa cum populo de Petr Eben. Mais l’auteur les édita séparément pour être utilisés à l’Offertoire (le 1er sur le thème du Pueri Habraeorum) et à
la Communion (le 2nd sur le thème de l’Adoro Te).

Les Quatre Danses Bibliques venant après le cycle de Job sont écrites dans un caractère moins sévère sur des Danses sacrées inspirées par la Bible. On y trouve 1°) la Danse de David devant l’Arche d’Alliance, 2°) la Danse de la Sulamite, belle mariée du chant nuptial du Roi Salomon, 3°) la Danse de la Fille de Jephté qui se lamente sur sa mort imminente, 4°) les Noces de Cana, où Petr Eben « ne peut pas imaginer qu’avec tant de bon vin personne ne se soit mis à danser ».

Le Livre de Job constitue pour moi l’un des chefs d’oeuvre majeurs de la musique d’orgue de la fin du 20ème siècle.
Après son cycle de Faust où ce dernier compte sur sa force humaine et échoue, Petr Eben s’est senti obligé d’en venir au cas de Job qui accepte humblement ses malheurs et finit par triompher.

Le Livre de Job l’intéressait à trois égards. C’était en son temps une révolution sociale et théologique : le malheur n’est pas une punition de Dieu. C’est la clef pour triompher d’une mise à l’épreuve de la foi. C’est la réponse très actuelle au problème du mal.
Ce Livre démontre l’inanité de l’affliction personnelle et révèle Dieu demandant à Job d’accepter ses souffrances et l’aidant à les surmonter.

Huit mouvements expriment chacun un thème fondé sur une citation du Livre de Job qui peut être lue, mais ce n’est pas obligatoire, avant chaque mouvement.
1) Destiny (destinée) : Satan dit à Dieu de dépouiller Job, et celui-ci le maudira en face.
2) Faith (foi) : Job chante humblement les louanges du Seigneur, mais il est maintes fois interrompu par les coups du sort qui s’abattent sur lui et sa famille.
3) Acceptance of suffering (acceptation de la souffrance) : Passée sa récrimination, Job exprime paisiblement sa confiance en Dieu sur les accents du choral « Wer nur den lieben Gott ».
4) Longing for death (aspiration à la mort) : Une passacaille évoque les malheurs de Job en un crescendo qui se dissout subitement dans une variation « pp » où il se retrouve écrasé à terre.
5) Despair and resignation (désespoir et résignation) : Les reproches croissants de Job désespéré se muent en un plaintif chant de soumission.
6) Mystery of Creation (mystère de la création) : Après de mystérieux accords « pp », Dieu brosse à Job l’apologue vivace de la Création avant que le mouvement ne s’achève paisiblement.
7) Pénitence and Realisation (pénitence et prise de conscience) : Après un chant de pénitence qui répète les doutes de Job, sa compréhension perce à travers le chant « p » du Veni Creator.
8) God’s Reward (récompense de Dieu) : Écoutons Petr Eben : « Le final est un corpus de variations de type choral sur une mélodie des Frères Bohêmes « Christ, parangon d’humilité », car Christ est vraiment, jusqu’à la fin, la personnification de la victime innocente ».

ŒUVRES pour orgue et voix ou instrument(s)

Discographie

L’intégrale de l’oeuvre d’orgue de Petr Eben a été enregistrée par Halgeir Schiager sur les orgues de la Hedvig Eleonora Kyrkan de Stockholm et de la Cathédrale d’Oslo. Elle est éditée par les disques Hyperion : http://www.hyperion-records.co.uk/c.asp?c=C1122&vw=dc

Des enregistrements d’œuvres d’orgue de Petr Eben se trouvent aussi sur le précieux site de France Orgue : http://www.franceorgue.fr/disque/index.php?zpg=dsq.fra.rch&org=&tit=&oeu=%22P.+EBEN%22&ins=&cdo=1&dvo=1&vno=1&cmd=Rechercher&edi=&nrow=0

Toutes les compositions de Petr Eben figurent certainement sur le site très complet du mouvement Janá ek : http://mouvementjanacek.free.fr/notice_compositeur.php?id=17

Vidéographie

J’aurais voulu sélectionner les vidéos les plus intéressantes des oeuvres pour orgue de Petr Eben. Mais en cherchant sur Youtube « Petr Eben organ », j’ai obtenu 1180 résultats dont beaucoup au demeurant ne semblaient pas correspondre vraiment à ma demande. Je ne puis donc que conseiller à chacun de faire lui-même sa propre sélection en saisissant très exactement le nom du compositeur et le titre de l’oeuvre qu’il recherche
(C’est la raison pour laquelle j’ai indiqué dans les pages précédentes les appellations originales des différentes pièces).

Merci de l’intérêt que vous avez porté à Petr Eben. Il le méritait grandement.

Jean Claude Duval – 26 Mai 2013

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