J’ai toujours été frappé que dans l’enseignement de la musique d’orgue baroque française on insiste très peu sur une recommandation qui me parait essentielle et qui est formulée de façon très claire par André Raison dans son « Livre d’orgue » de 1688.

Livre d’orgue

Contenant Cinq Messes Suffisantes Pour tous les Tons de l’Eglise ou Quinze Magnificats pour ceux qui n’ont pas besoin de Messe avec des Elevations toutes particulières. Ensuite des Benedictus : Et une Offerte en action de Grace pour l’heureuse Convalescence Du Roy en 1687. Laquelle se peut aussi toucher sur le Claveçin.

Au Lecteur :

Il faut observer le Signe de la Pièce que vous touchez et considérer si il a du rapport à une Sarabande, Gigue, Gavotte, Bourrée, Canaris, Passacaille et Chacone, mouvement de Forgeron et y donner le mesme air que vous lui donneriez Sur le Claveçin. Excepté qu’il faut donner la cadence un peu plus lente à cause de la Sainteté du Lieu.

Il est vrai que la plupart des organistes actuels, s’ils savent heureusement reconnaître les signes de mesure (sans pour autant faire la correspondance avec les différentes sortes de danses), sont certainement bien peu nombreux à identifier plus de 3 ou 4 sortes de danses baroques.

Force est alors de se reporter aux traités de l’époque et, par exemple, aux « Caractères de la Dance » de Rebel.

On trouve dans cet ouvrage les exemples des principales danses de l’époque « Prélude, Courante, Menuet, Bourée, Chaconne, Sarabande, Gigue, Rigaudon, Passepied, Gavotte, Sonate, Loure, Musette ».

Bien plus tard, en 1777, Johann Philipp Kirnberger, brillant élève de Jean Sébastien Bach, publie un « Recueil d’Airs de danse Caractéristiques » dans la préface duquel il indique : « Pour acquérir les caractéristiques indispensables à un bon style d’exécution, le musicien ne peut faire mieux que d’étudier assidûment toutes sortes de danses caractéristiques ».

L’ouvrage comprend une suite enchaînée de 26 danses dont la plupart sont bien connues, mais dont certaines sont plus nouvelles : Polonaise, Souabe, Cosack, …

Il existe certainement dans le commerce et/ou sur Internet des vidéos ou des enregistrements musicaux de ces suites de Rebel et Kirnberger.

L’autre versant du problème est celui de l’équivalence entre les signes de mesure et les danses. Là aussi au moins deux traités anciens viennent à notre secours en nous donnant les correspondances habituelles entre tel signe de mesure et tel type de danse.

Tout d’abord « L’art de Préluder sur la Flûte Traversière » de Hotteterre.

Prenons l’exemple de la « Mesure à 2 temps ».

On lit dans cet ouvrage : « Cette mesure se marque par un 2 simple. Elle est composée de 2 blanches ou de l’équivalent; elle se bat à 2 temps égaux. Elle est ordinairement vive et piquée. On l’employe dans le début des Ouvertures d’Opéra, dans les Entrées de Ballet, les marches, les bourées, gavottes, rigaudons, branles, cotillons etc … Les croches y sont pointées. »

Autre exemple d’ouvrage renseignant sur la concordance entre les signes de mesure et les sortes de danse : « L’école d’Orphée » composée par Michel Corrette en 1738.

Outre les indications figurant sur la page titre (voir ci-après), l’ouvrage comporte des leçons pour apprendre à jouer du violon dans le goût français, d’une part, et dans le goût italien, d’autre part.

Poursuivons l’exemple de la mesure à deux temps. On lit au « Chapitre IV. Explication des mouvements à quel genre de pièces ils servent ».

« Le deux tems marqué par un 2 sert aux Rigaudons, Branles, Bourées, Gaillardes, Villageoises, Cotillons, Gavottes, etc … Il faut passer la deuxième croche plus viste ».

A partir de toutes ces sources d’information, il doit être possible d’identifier dans les suites baroques pour orgue à quel type de danse se rattache chaque verset, en tout cas ceux qui ne sont pas de facture purement instrumentale.

C’est ce que j’ai l’intention de prendre le temps de faire avec les deux Suites du Livre d’orgue de Louis Nicolas Clérambault.

Si j’y parviens, le mérite ne sera pas immense. Clérambault fut l’élève d’André Raison et le remplaça en 1719 à l’orgue des Jacobins de la rue Saint Jacques.

Jean Claude Duval – 16 décembre 2012

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