Nous avions fait la connaissance d’Agnès Lavoine par l’entremise du Père Bernard Chardon. Cet artiste gagne à être connu. Prêtre, il a exercé son ministère dans le diocèse de Laval (Mayenne). Mais il est surtout très connu comme artiste : peintre de plus de 5000 toiles, céramiste et créateur de vitraux dans plusieurs églises de la région. Né en 1927 près de La Ferté-Macé (Orne), il réside maintenant à l’EHPAD de St Fraimbault, près de Lassay les Châteaux (Mayenne).

Il m’avait présenté Agnès Lavoine, comme étant musicienne et pratiquant le chant et la guitare. C’était une jeune femme, née en 1956 et demeurant à Juvigny sous Andaine, lieu-dit Vaudézert. Mariée à un magnétiseur renommé, elle avait trois enfants, deux filles et un garçon. Elle était venue quelques fois à la maison avec sa guitare et nous avions essayé de voir si nous pourrions faire quelque chose avec l’orgue. Autant que je me souvienne, nous avions tenté des negro-spirituals et peut-être des chants connus d’Agnès. Mais l’expérience n’avait pas duré bien longtemps. Il faut reconnaître que le répertoire n’offrait pas beaucoup de choix.

Nous ne nous quittions pas de vue pour autant. Le hasard des promenades en campagne (pourquoi pas Vaudézert ?) nous faisait parfois nous rencontrer et nous échangions quelques nouvelles. Chaque année au moment des vœux, nous nous écrivions ou nous nous téléphonions ou nous correspondions par mails.

Voici par exemple les messages que nous avions échangés en 2015.

Le 27 Septembre 2020, Agnès Lavoine et son mari Jean Luc nous invitèrent à déjeuner à Vaudézert pour le 45ème anniversaire de leur mariage.

La tablée était présidée (si l’on peut dire) par Monseigneur Gilbert Louis, évêque émérite de Châlons en Champagne, retiré à Alençon depuis 2015 (il est originaire de l’Orne) et qui avait à l’époque célébré leur mariage. Comme Agnès, il pratique le chant et la guitare.

Au grand séminaire de Séez, j’étais son condisciple et nous avions constitué un petit groupe musical dont il était le pivot et qui comprenait, outre le chant et la guitare, une simili batterie (casseroles !), une contrebasse (une vraie) et un piano (avec votre serviteur). Nous avions monté quelques negro-spirituals et avions reçu les félicitations du Père Olivier Théon, supérieur, à qui je vouais une immense et profonde estime depuis que je l’avais eu comme professeur de philosophie en terminale.

Le déjeuner du 27 Septembre 2020 avait été suivi d’un concert dans les combles du logis de Vaudézert. Autant que je m’en souvienne, le répertoire avait consisté en des chansons de Brassens, Béart, le Père Aimé Duval …

Voici quelques photos transmises par Agnès.

Le 17 Octobre 2023, j’avais rendez vous chez Fabienne Hardy, pédicure à Bagnoles de l’Orne.

Au cours de la conversation, elle me raconta qu’une patiente lui avait fait part du décès d’une amie prénommée Agnès; après quelques minutes, il s’avéra qu’il s’agissait d’Agnès Lavoine. Fabienne Hardy était une amie d’enfance d’Agnès et fut bouleversée de son décès consécutif à une récidive de cancer. Mon épouse Hélène le fut également lorsque je lui appris la triste nouvelle à mon retour. Elle se reprocha que nous ne lui ayons pas rendu son aimable invitation du 27 Septembre 2020. Il n’y avait eu aucun avis de décès dans la presse. Suivant les instructions de son mari, la date officielle de sa mort n’est pas communiquée par la mairie de Juvigny qui a juste accepté de me préciser qu’elle était bien décédée à Vaudézert.

Monseigneur Gilbert Louis fut prévenu par un mail du 13 Septembre de Jean Luc Lavoine indiquant qu’elle était morte « dans la nuit ». Il fut invité aux obsèques qui eurent lieu le 20 Septembre à La Baroche sous Lucé, berceau de la famille Lavoine. La cérémonie devait être assurée par un prêtre de Domfront, mais celui-ci fut empêché par des rendez vous médicaux. Monseigneur Gilbert Louis prit le relais et prononça l’homélie.

Obsèques d’Agnès Lavoine                     La Baroche 20 septembre 2023

« S’il est une réalité qui s’impose à tous, qui nous laisse impuissants et désemparés, c’est bien la mort d’un être cher. Nous ne pouvons rien faire d’autre que de nous y soumettre. Cette réalité qui nous semble lointaine tant que nous avons la santé, tant que nous sommes pris dans le tourbillon de la vie ou la fièvre des affaires, nous est pourtant rappelée dans sa brutalité et son évidence chaque fois que disparaît l’un des nôtres. C’est aujourd’hui le cas avec la disparition de notre chère Agnès. Nous aurions tant aimé la retenir en notre compagnie et la voir poursuivre son chemin longtemps encore avec nous. Avec vous d’abord ses enfants, et toi Jean-Luc, son compagnon de voyage, qui me rappelait que j’avais célébré votre mariage, il y a 48 ans de cela ! Nous aurions tous espéré que la vie l’emporte, mais un mal insidieux l’a retirée de notre regard après une lutte douloureuse.

Devant ce mystère de la mort, nous cherchons tous, même inconsciemment, quelque chose qui nous donne d’espérer, un geste qui nous apporte un réconfort, un signe qui nous indique un horizon et nous ouvre un avenir. Comment comprendre que cette fin inévitable de la vie puisse être le commencement d’autre chose, l’ouverture sur une autre vie. Et pourtant, c’est bien cela que croyait fermement Agnès et dont elle a témoigné jusqu’au bout auprès des siens. Comment accepter que l’heure de la mort soit celle d’un passage, ce qu’en langage chrétien nous appelions la Pâque ? Passage à une autre réalité, à un autre mode de présence, passage à la rencontre avec le Seigneur ressuscité ! Ce qui faisait dire à la petite Thérèse de l’Enfant Jésus : « Je ne meurs pas, j’entre dans la vie ». Toute cette espérance chrétienne, Agnès en était intimement convaincue.

Les textes de la Parole de Dieu que nous venons d’entendre et dont vous avez fait le choix, nous confortent en cette espérance. Tel le livre de la Sagesse qui nous rappelle que Dieu ne brise pas les liens que nous avons tissés tout au long de notre vie : « ceux qui mettent leur confiance dans le Seigneur comprendront la vérité, ceux qui sont fidèles resteront avec lui dans son amour, car il accorde à ses élus grâce et miséricorde ».

Avec le texte des Béatitudes, nous entendons que s’il y a un chemin de bonheur au-delà de la mort, ce chemin est déjà commencé dans l’attente d’une autre vie. C’est le chemin que le Christ Jésus, lui-même, a emprunté et par lequel les valeurs spontanées du monde se trouvent mises sans-dessus-dessous. C’est ainsi que la pauvreté de cœur l’emporte sur la suffisance, la miséricorde sur la condamnation et le rejet de l’autre, la recherche de justice sur l’instinct de pouvoir et de possession, les cœurs purs, les cœurs nets sur les cœurs troubles, les artisans de paix sur les va-t’en-guerre. Oui, ce chemin de vie que tracent les béatitudes est possible et chacun de nous sans doute est à même d’incarner davantage l’un ou l’autre de ces chemins du bonheur, selon l’Evangile.

Parmi toutes les béatitudes que je viens de rappeler, il en est une que je n’ai pas citée : « Heureux les doux car ils posséderont la terre ». C’est à dessein que je ne l’ai pas citée, parce que je l’associe volontiers à ce qu’était Agnès et à sa manière d’être habituelle, à ce qu’elle vivait comme naturellement. Être doux, c’est le contraire d’être cassant, péremptoire, sans pitié à l’égard des autres, en exigeant qu’ils emboîtent notre pas et se plient à notre rythme. Il nous arrive souvent de considérer la douceur comme une vertu négative comme la marque de quelqu’un fragile, timide, sans caractère. Quand j’associe Agnès à la douceur, je pense plutôt à son sourire, à son accueil spontané, à sa bienveillance naturelle, à son goût de la relation, au plaisir de la rencontre. Dans la douceur, nous ne trouvons rien d’excessif, de brusque, de cassant, mais une certaine discrétion, de la délicatesse et un regard bienveillant sur les autres. « Heureux les doux, ils possèderont la terre promise » !

De toutes les béatitudes, en particulier : « Heureux les doux », cette dernière béatitude a été pour Agnès un chemin privilégié qui l’a fait participer au style de vie du Christ Jésus. Ne s’est-il pas présenté lui-même comme « doux et humble de cœur » ? Mais il faut y associer les autres béatitudes pour que nous ayons la manière dont le Christ Jésus nous a montré le chemin de sa Pâque, de son passage vers Dieu son Père. Toutes ensemble, elles nous révèlent le chemin de l’amour véritable. Est-ce à dire qu’Agnès a réussi à traduire dans sa vie chacune des béatitudes de façon permanente ? Pas plus que chacun d’entre nous probablement. Du moins, pour elle, elles auront indiqué un itinéraire toujours possible conduisant à la rencontre de son Seigneur, lui qui le premier est allé jusqu’à l’extrême de l’amour et du don de soi par amour pour nous.

Vous, ses proches, vous avez eu la grâce d’accompagner Agnès jusqu’à son dernier souffle. Vous qui lui avez fermé ses yeux terrestres lors de son passage par la mort corporelle, pensez que c’est elle qui aujourd’hui ouvre les vôtres, les nôtres, par son entrée dans l’éternité avec Dieu, en veillant sur vous et en nous invitant à vivre mieux. »

Agnès Lavoine fut inhumée dans le cimetière de La Baroche sous Lucé.
Agnès Lavoine, née Jacquesson, 1956-2023

Merci Agnès pour tout le bien que tu as fait sur cette terre.

Comme aurait dit Ste Thérèse de l’Enfant Jésus :

« Tu n’es pas morte, tu es entrée dans la vie. »

Repose en paix.

Jean Claude Duval – 22 Octobre 2023

Laisser un commentaire